Edito du mois : Facebook, le plus grand Etat au monde

Mis à jour le: 25/06/2019 par Jonathan Levy

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En 2008, le réseau social Myspace se prétendait être le 5e pays au monde, avec 230 millions d’utilisateurs. Aujourd’hui, Facebook affiche 2,7 milliards d’utilisateurs, soit 1,3 milliard de plus que le nombre d’habitants du pays le plus peuplé au monde, la Chine. Il serait donc, à ce titre, le plus grand pays au monde, mais il lui manque une monnaie. C’est justement le nouveau projet faramineux de Mark Zuckerberg qui veut lancer sa propre cryptommonaie, le libra. Faut-il s’inquiéter de l’émergence d’un tel mastodonte qui vient concurrencer les états ?

 

L’objectif de libra est de permettre aux 2,1 milliards d’utilisateurs qui se connectent quotidiennement à l’une des applications de la galaxie Facebook (Messenger, WhatsApp…) de payer ou de transférer des fonds directement d’un utilisateur à un autre sans passer par une banque, en utilisant un portefeuille électronique. Les utilisateurs pourraient également payer le service de certains partenaires de Facebook comme Uber ou le français Iliad (maison mère de Free). Mais la principale critique portée aux actuelles cryptomonnaies telles que le bitcoin est la volatilité du taux de change, ce qui en fait un « actif » spéculatif, mais pas une monnaie d’échange. Pour éviter cet écueil, le libra de Facebook serait indexé sur un panier de grandes devises, dont le dollar, l’euro, le yen et la livre.

 

Cette nouvelle stratégie de Facebook peut nous interpeller. Tout d’abord, il n’y a pas d’intérêt pour un Européen, qui perçoit son salaire en euros, et qui consomme des produits et services dont les prix sont exprimés en euros, de détenir des devises étrangères dans des proportions importantes. Imaginons que nous détenons des libras dans notre portefeuille électronique et que celui-ci baisse du fait d’une monnaie étrangère constituant le panier de réserve, le yen par exemple. Cela reviendrait alors à une vraie perte de pouvoir d’achat, où nous devrions débourser plus de libra pour acheter un même bien.

 

Ce qui fait la valeur d’une monnaie, c’est aussi les taux d’intérêt qui servent de référence quand on s’endette. Or, depuis des années, la BCE fait un travail extraordinaire pour soutenir l’activité de la zone euro, en mettant des moyens considérables pour permettre à tous de s’endetter plus facilement. Cela permet aux états européens de financer leur dette dans de bonnes conditions financières. Ainsi, les intérêts payés par la France restent tout à fait contenus malgré la hausse du niveau de la dette. Cela permet aussi à des entreprises de s’endetter pour investir (et donc créer des emplois). Enfin, même les particuliers en profitent puisqu’ils peuvent s’endetter plus facilement, même si la hausse des prix de l’immobilier vient réduire l’effet baisse des taux.
La fixation et le pilotage des taux d’intérêts fait partie intégrante de la politique monétaire d’une banque centrale, qui doit rester l’apanage de l’Union Européenne. Nous ne devrions pas laisser ce pouvoir considérable à des entreprises privées, dont le but premier est lucratif et peut-être aussi hégémonique dans le cas des GAFAM.
Pour l’instant, Facebook ne nous a pas rassuré sur sa capacité à gérer l’affaire Cambridge Analytica. Facebook récolte des milliards de données sur ses utilisateurs, et les exploite à des fins commerciales. L’affaire en question est finalement le prolongement des activités de la firme, détournées à des fins politiques, ce qui aurait eu pour effet extrêmement grave d’entraver le processus démocratique aux États-Unis.
Quand on regarde « l’optimisation fiscale » pratiquée par les GAFAM (leur taux d’imposition est proche de 0), on constate qu’elles s’arrangent pour ne pas payer d’impôt dans les pays où elles font du business, mais dans les pays où le taux d’imposition est le plus faible.

 

Les GAFAM ne sont pas réellement des entreprises citoyennes, contrairement à leurs discours. Même aux États-Unis, ces groupes ne sont pas en odeur de sainteté. Facebook pourrait écoper d’une amende de plus de $3Mds à cause de l’affaire Cambridge Analytica. En arrivant au pouvoir, Trump a réussi à inciter les GAFAM à payer plus d’impôts aux États-Unis, en faisant rapatrier plusieurs milliards de dollars de trésorerie qui étaient bloqués à l’étranger. L’Europe serait bien inspirée de mieux encadrer les différentes activités et les ambitions de ces groupes qui se croient au-dessus des Etats.

 

Par Jonathan Levy

Président, co-fondateur de bienprévoir.fr