La victoire des Européens sur les Américains

Mis à jour le: 05/07/2018 par Jonathan Levy

Ne boudons pas notre plaisir. Cette fois, ce sont bien les Européens les maîtres du jeu. Cela est trop peu fréquent pour ne pas le souligner en fanfare. Les Américains ont dû baisser les armes, ils devront laisser le dollar s’apprécier par rapport à l’euro, sans rien contrôler.

Revenons sur les faits un instant. En mai 2013, la FED (la banque centrale américaine) a laissé entendre qu’elle allait mettre un terme à sa politique monétaire ultra accommodante. Et depuis 18 mois elle pilote avec des doigts de fée les taux d’intérêts américains. Une remontée trop rapide des taux pourrait étouffer la croissance, alors qu’une remontée trop lente provoquerait un regain d’inflation. Ainsi, elle exerce avec une grande maîtrise ce qu’on appelle le « forward guidance », c’est à dire le guidage des marchés.

En face, la BCE pointait aux abonnés absents jusqu’à mi-2014. Alors que l’inflation baissait tous les mois depuis 2012, elle a laissé faire presque sans réagir. Preuve en est la taille de son bilan qui a diminué sensiblement sur cette période, signe d’une politique plutôt restrictive, à contre sens. C’est donc tout naturellement que l’euro naviguait sur des niveaux élevés au dessus de 1,36, approchant même les 1,40.

Ce niveau de la monnaie unique était une réelle aberration économique compte-tenu de la croissance de la zone euro. Mais il était la conséquence d’une absence de politique monétaire européenne face à celle américaine qu’on peut qualifier d’agressive. Le changement s’est opéré en juin dernier. La reprise dans la zone euro a alors commencé à tourner de l’œil et l’inflation s’est approchée dangereusement de 0, obligeant la BCE à agir. Celle-ci a commencé à lancer un train de cinq mesures, dont la plus symbolique est la mise en place d’un taux négatif. Depuis, les banques qui déposent des liquidités auprès de la BCE perdent un peu d’argent. Autant dire qu’elles sont incitées à prêter à leurs clients.

Début septembre, la BCE a remis une couche en lançant un programme d’achat de dettes privées (les ABS, ou Asset Backed Securities). Là encore l’idée de la BCE est de relancer l’inflation et la croissance en aidant les banques commerciales à financer plus facilement l’économie réelle. Les résultats de cette politique se sont fait ressentir immédiatement, avec une baisse de 5% de l’euro par rapport au dollar de juin à septembre.

Alors, naturellement la FED a tenté de réagir début octobre, où le bras de fer entre les deux plus grandes banques centrales de la planète a été le plus intense. Ainsi, lors de la réunion mensuelle de politique monétaire du mois d’octobre, les membres de la FED se sont déclarés inquiets de la hausse rapide du dollar face à l’euro. La FED s’est dite prête à ajuster sa politique monétaire pour ralentir ou même inverser le phénomène. Le dollar s’est donc trouvé logiquement affaibli par ces déclarations et l’euro est reparti à la hausse.

Mais cette position a dû être abandonnée par la FED ces derniers jours. Les statistiques macroéconomiques sont bien orientées Outre-Atlantique. La croissance s’est établie à 3,9% au 3ème trimestre et le chômage s’est installé sous la barre symbolique des 6%, à 5,8%, malgré un afflux des laissés-pour-compte sur le marché du travail qui reprennent espoir de retrouver un travail. En toute logique l’inflation est répartie aux USA, s’approchant du seuil des 2%. La FED n’a pas le choix, elle doit dorénavant mener une politique plus restrictive.

Et de façon opportuniste, Mario Draghi a profité de ce changement de ton de la FED pour annoncer de son côté que la BCE était prête à tout pour relancer l’inflation et la croissance, y compris le lancement d’un programme d’achat de dettes souveraines. Le patron de la BCE aurait su convaincre nos voisins Allemands pour lesquels le sujet était complétement tabou. Depuis, l’euro a repris sa descente, marquant la victoire des Européens sur les Américains.

L’enjeu de cette véritable guerre des monnaies est de taille. Une baisse de la monnaie unique contribue (ce n’est pas le seul facteur bien sûr) à relancer la croissance en aidant les entreprises à exporter plus, à rendre plus compétitive la production européenne et donc au final à améliorer l’emploi en Europe. On le voit, cette guerre n’était pas gagnée d’avance. On connaît tous nos divergences à l’intérieur de l’Europe. De même, nous ne sommes pas dupes quant à la forte volonté des Américains de tout faire pour sauvegarder leurs intérêts économiques, même au détriment de leurs alliés.

Certes, la baisse de la monnaie unique ne fait pas tout. Mais elle contribue à restaurer notre compétitivité. Notre banque centrale a fait le job, et nous a permis de remporter une victoire. Nous devons nous en féliciter !

 

Par Jonathan Levy

Président, co-fondateur de bienprévoir.fr